Elsa Levy : « J’ai eu envie d’expérimenter l’auto-publication »

Auteure, scénariste, comédienne, Elsa Levy vient d’auto-publier son second roman, intitulé « Johnny a tué mon père ». Un choix mûrement réfléchi durant le confinement, après qu’une célèbre maison d’édition ait décidé de lui claquer la porte au nez. Rencontre avec une romancière passionnée.

« Johnny a tué mon père », c’est l’histoire de Louise qui, le 5 décembre 2017, doit faire face à la mort de son père, alors que des millions de Français pleurent la mort de Johnny Hallyday. Une jeune femme dévastée par cette disparition subite et en même temps libérée du jugement de son père. Un roman original qui gagne à être connu.

Crédit Photo : Elsa Levy

Roster Con : Pouvez-vous nous raconter en quelques mots votre parcours ?
Elsa Levy : En quelques mots, il y a encore une dizaine d’années, mon parcours était plutôt atypique, aujourd’hui, il est devenu assez banal, et tant mieux. J’ai fait des études supérieures de commerce international, j’ai travaillé un an à La City, juste le temps de savoir que j’avais réussi le défi du « package gagnant » : CDI, bon salaire, perspectives de carrière, etc. Et là, j’ai démissionné.

J’ai décidé de prendre au sérieux mes activités préférées, que je n’avais jusqu’alors pas réellement envisagées professionnellement. La peinture, la danse, le théâtre, l’écriture. Rapidement, l’écriture est devenue la meilleure source de revenue. Ou en tout cas, la moins pire. Mais surtout, c’est la discipline artistique qui me permet de me sentir parfaitement alignée et libre. Elle offre une infinité de possibles.

J’ai commencé par écrire des billets d’humeur (Causette, Mediapart), puis je me suis lancée dans une forme plus longue avec un essai « Je de société », publié aux Éditions L’Esprit Frappeur. Ensuite un premier roman « Bouddha Boudoir » (éditions Intervalles). Puis j’ai travaillé sur des formes plus orales, j’ai développé un programme court à Canal+, des chroniques sur Europe 1, et depuis trois ans, je travaille sur l’adaptation de mon premier roman pour le cinéma. Et en parallèle de tout ça, j’écrivais « Johnny a tué mon père ».

« Johnny a tué mon père » est votre second roman. Vous avez commencé à travailler dessus il y a onze ans. Pouvez-nous nous en expliquer la Genèse ?
J’ai brutalement perdu mon père, il y a onze ans. Ça m’a pulvérisée. Avant cela, je n’avais jamais été confrontée à la mort de si près et cette perte soudaine a eu sur moi l’effet d’un détonateur. Comme si j’avais vécu jusqu’à mes 25 ans dans une bulle naïve, superficielle et coupée du réel. Sans avoir une conscience profonde de ce qu’est l’existence. Au fond je crois que me sentais immortelle, et je pensais que mes parents l’étaient aussi. Mais après ce choc, car c’est un choc, même un électrochoc, j’ai questionné la mort. Je me suis interrogée sur le rapport que nous avions à elle, notamment en Occident. En fait, ce que je ne parvenais pas à expliquer, au-delà de mon manque de préparation à un tel événement, c’est pourquoi, alors que mon père était mon pilier, et un homme que j’aimais et admirais énormément, pourquoi quelque chose en moi se réjouissait de sa disparition. Je me sentais pousser des ailes, en même temps que j’étais clouée au sol par la souffrance. Et cette ambivalence, cet absurde même, m’a totalement désarçonnée. Cette mort était une délivrance, à laquelle je ne m’attendais pas, et surtout, je ne savais pas comment l’exprimer, la gérer, la comprendre, ni à qui en parler.

Crédit Photo : Elsa Levy

Alors j’ai creusé la question, dans mon coin. Des lectures philosophiques, puis dans un deuxième temps, plus spirituelles, m’ont aidée à comprendre les sentiments paradoxaux qui m’habitaient. Et surtout, beaucoup d’introspection. J’ai cherché à comprendre le rapport du père dans la construction identitaire. Et le poids qu’un parent peut, malgré lui, infliger à son enfant. Une grande culpabilité stagnait sur ma conscience et cela devenait invivable, j’aimais mon père mais une chape de plomb s’est levée quand il est parti. Je n’y pouvais rien, c’était mon ressenti le plus intime et le plus lucide. Alors je vivais dans une sorte de silence, mes pensées semblaient immorales, indignes, j’étais face à un tabou : a-t-on le droit de se réjouir de la mort d’un parent ? De surcroît, un parent aimant ? La réponse est oui, et ce n’est pas une question de droit. C’est une étape de la vie, rien de plus. Une étape qui, malgré la douleur qu’elle engendre, se montre très édifiante. Et ça, ce constat fou dont personne ne parlait, ni dans les livres, ni dans les films, nulle part, je voulais le partager.

« Je voulais montrer comment deux mondes que tout oppose, dans leur rapport à la vie, leur quotidien, leurs priorités, se retrouvent égaux face à la mort. »

Dans un deuxième temps, j’ai fait de longs travaux pour savoir comment aborder et romancer cette thématique qu’est la mort, et trouver la bonne distance avec du vécu. Après 10 000 brouillons, étapes de travail, etc., j’ai décidé d’articuler le propos autour de la confrontation d’une idole nationale, à sa propre idole. J’ai voulu jouer avec différents niveaux et aspects de la mort. Il s’agissait de mettre en exergue l’aspect libérateur de la mort et de corréler la disparition d’un illustre anonyme (Bernard Langlois, le père de Louise, proviseur) à celle d’une personnalité (Johnny Hallyday). J’avais envie de mettre en lumière le décalage entre le décès d’une star, libre, fantasque et décomplexée, et celui d’un proviseur, fonctionnaire dans l’âme, rigide et stricte. Je voulais montrer comment deux mondes que tout oppose, dans leur rapport à la vie, leur quotidien, leurs priorités, se retrouvent égaux face à la mort. Les obsèques restent le dernier moment de dyslexie entre deux individus aux vies opposées. Mon but était de ramener tout un chacun au destin commun qui nous est promis et d’y trouver des leviers de dérision, d’humour, afin de traiter une problématique qui peut être rapidement plombante. Et bien sûr, les textes des chansons de Johnny Hallyday, que je n’avais pas vraiment pris le temps de regarder de près avant qu’il ne disparaisse, sont souvent très bons. Très profonds, spirituels, et en tant que narratrice, c’était un sacré bonus de pouvoir les distiller dans le roman.

Pourquoi avoir choisi l’auto-publication pour ce livre ?
Ce texte devait être publié par une célèbre maison d’édition. Cependant, lorsque j’ai reçu le contrat d’édition, j’ai voulu discuter de certaines clauses qui me semblaient un peu abusives. Je ne voulais pas reproduire les mêmes erreurs que sur de précédents contrats, notamment la clause de préférence qui est la clause la plus aliénante qui soit pour un auteur. J’ai également « osé » demander que mon pourcentage sur les ventes soit de 8% plutôt que 6. Mais je n’ai rien pu discuter, on ne m’a plus donné aucun signe de vie.

« Je crois qu’il est temps de revoir, ou de mieux encadrer, la part de l’auteur. »

Pour vous donner une idée, un auteur dont le livre sort au prix de 10 euros, touchera en moyenne entre 0,60 centimes et 1 euros par vente. J’ai décortiqué le camembert de redistribution des parts (diffuseur, librairies, éditeurs..), et je crois qu’il est temps de revoir, ou de mieux encadrer, la part de l’auteur. C’est quand même l’auteur le moins bien payé dans la boucle ! Bien sûr l’éditeur (dont le pourcentage varie entre 20 et 30%) engendre des frais lors d’une publication (promotion, impression, etc.), mais cela ne justifie pas de tels écarts. Il est malheureusement très difficile de pondérer la masse de travail que l’écriture d’un livre représente pour un auteur, mais c’est un investissement tout aussi grand.

Ça a été compliqué pour moi de me voir refuser une publication prestigieuse, ça a même été un coup dur pour le moral, mais je crois que je n’aurais pas pu faire autrement. Je me disais : « Soit tu es publiée avec un beau logo de maison d’édition, tu sais que c’est un peu l’arnaque et que ça va être compliqué de te dépêtrer de ces clauses pour tes prochains livres, mais c’est « la classe » et ça donne du crédit à toutes ces années de travail. Soit tu tentes une micro négociation parce que t’as pas un rond pour manger, et tu prends le risque qu’on te claque la porte au nez. Et tu sais que tu prends un gros risque parce qu’au fond, tu n’es pas vraiment en mesure de négocier. Tu devrais même te sentir ultra privilégiée qu’on accepte de te publier. » Bref, j’ai tenté. J’ai compris. J’ai rien vaincu.

« Ce confinement, qui nous questionne en profondeur dans notre manière de vivre, notre rapport au temps, à la mort, m’a semblé une belle opportunité pour partager ce texte qui traite justement de ces questions existentielles. »

En tout cas, j’ai détesté cette situation de non-choix, et d’une certaine manière, d’abus de pouvoir. Après cette déconvenue, alors que j’attendais encore les retours d’une quinzaine de maisons, le confinement s’est pointé. J’ai compris que les perspectives de publication allaient être compliquées, bloquées. Dans ce contexte très particulier, j’ai eu envie d’expérimenter l’auto-publication via eBook uniquement. Les réseaux de distribution, La Poste etc., étaient ralentis, voire à l’arrêt, le virtuel devenait donc l’outil de communication et de partage parfait. Et contre toute attente, ce confinement, qui nous questionne en profondeur dans notre manière de vivre, notre rapport au temps, à la mort, m’a semblé une belle opportunité pour partager ce texte qui traite justement de ces questions existentielles.

Enfin, c’était aussi la possibilité de partager ce roman à un prix dérisoire (2,99€). J’ai réfléchi un certain temps au fait de le publier sur Amazon. Le sujet soulève beaucoup de questions éthiques et mériterait un article entier. Mais ce qui est certain, concernant une édition Kindle, c’est que les droits d’auteur sont de 70%, le prix de vente pour rendre son livre accessible est imbattable, la lecture reste possible malgré l’arrêt des livraisons, et il y a un lien plus direct avec les lecteurs.

« Johnny a tué mon père » est disponible sur la plateforme Amazon. Avez-vous déjà eu des retours de lecteurs, de critiques ?
Le livre est en ligne depuis le 2 avril seulement, les retours commencent à tomber doucement et sont plutôt très enthousiastes. Ce qui me réjouit. Mais une auto-édition, exclusivement en eBook de surcroît, prend plus de temps qu’une édition classique, surtout en termes de visibilité. Le processus et le calendrier ne sont pas du tout comparables. Dans une édition classique, les livres sont envoyés à la presse environ 3 à 6 mois avant leur sortie, en auto-édition, on fait un peu tout en même temps. Et surtout, je n’ai pas installé d’approche stratège ou commerciale, je fais au feeling. Le métier d’éditeur est un métier, celui d’auteur, un autre. Sans oublier les librairies qui jouent également un grand rôle.

Et je reste persuadée que l’auto édition ne bénéficie pas du même accueil auprès des professionnels. Et je le comprends. Mais hier, par exemple, j’ai bénéficié d’un très bel article sur Médiapart qui a été mis en Une du journal, et aujourd’hui, vous me permettez d’en parler ici, donc je suis ravie. Tout ce qui compte à mes yeux, c’est que le texte soit en ligne, qu’il vive et que moi, j’en sois libérée. Je vais enfin pouvoir me lancer dans le prochain !

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une personne qui aimerait se mettre à l’écriture ?
D’écrire (rires). D’écrire sans se censurer, d’écrire un maximum, sans réfléchir à la publication, à l’avenir du texte, à sa longueur. Juste écrire. Puis, petit à petit, se familiariser avec les thématiques qui ressortent, car elles ressortent d’elles-mêmes. Puis sans tarder, tâcher de définir le style, peaufiner le ton, la langue, les effets, jouer avec la ponctuation, les subtilités, comme un danseur qui fait ses exercices à la barre. Je crois qu’il faut être attentif au moment où l’on se sent bien, où l’écriture nous fait du bien, nous libère, car c’est souvent là qu’on est dans le juste.

Puis, dans un deuxième temps, apprendre à se censurer. Synthétiser sa pensée et ne pas avoir peur de frustrer le lecteur, de se frustrer soi-même, de ne pas tout dire. L’écriture, lorsqu’on vise une publication, n’est pas un déversoir, ni une psychanalyse ou un état des lieux exhaustif de notre pensée, c’est un choix de mots bien précis. Un arrangement organisé entre sa pensée et sa verve.

Ensuite, je crois qu’il est essentiel de faire lire son travail. Le plus possible. J’ai beaucoup appris, et j’apprends tous les jours, en soumettant mes textes. Très tôt, je me suis tournée vers des éditeurs prestigieux pour leur faire lire des bribes, des chapitres, des ébauches. Et avoir des retours, des critiques. Les plus sévères possibles. Être malmené et s’interroger sans cesse sur la portée de son écrit. Pas forcément dans une optique de publication, mais avant tout dans un souci d’améliorer son travail et d’apprendre. À sa famille également, ses amis, un public le plus large possible, mais bienveillant.

Et puis je crois qu’il ne faut pas oublier de lire. Lire de tout. Décortiquer les textes des autres, récents, anciens, dans des genres opposés, comprendre les coutures, les tournures, les choix linguistiques… Mais lorsqu’on se met devant son ordinateur ou sa feuille, qu’on est porté par un besoin irrépressible d’écrire, il y a, à mes yeux, deux questions fondamentales à se poser avant de se lancer dans l’écriture. Il faut se demander : qui parle ? Et, de quoi je parle ?

Quel est votre dernier coup de cœur littéraire ?
Ce n’est peut-être pas le dernier, mais c’est celui de toujours, et il répond à votre question précédente. Je l’ai à mon chevet comme certains ont la Bible : « Lettre à un jeune poète » de Rilke.

Publié le 22 avril 2020 par - Dernière mise à jour le 22 avril 2020

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